Migrants : les villes aux avant-postes de l’accueil et de la solidarité

Libération
Par Damien Carême , maire de Grande-Synthe (Nord)
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Photo Aimée Thirion pour Libération

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Face à la démission collective des Etats, les valeurs européennes sont portées par les villes et les territoires. Qui sont de plus en plus nombreux à se regrouper en association pour affirmer que l’accueil de milliers de personnes est possible. A l’Union européenne de bâtir une véritable politique en ce sens.

Tribune. Début février, plusieurs maires de grandes villes européennes méditerranéennes (1) se sont réunis à Rome pour lancer un appel commun à la solidarité envers les migrants. Ils ont ensemble déclaré leur attachement au droit. Au droit de la mer et au droit humanitaire d’abord, mais surtout aux droits humains. Le symbole est fort, et il doit nous inspirer : alors que le gouvernement italien interdit à sa marine de porter assistance et qu’il ferme ses ports aux bateaux qui recueillent les migrants en mer, c’est dans cette même Italie que les villes européennes ont fait le choix de formuler leurs propositions pour sauver l’Europe d’elle-même.

Le constat est sans appel : les pays européens ne sont pas à la hauteur des drames humains qui se jouent en mer et sur nos côtes. Les Etats sont complices en préférant détourner le regard. Ou pire, en abandonnant à eux-mêmes les bateaux d’aide humanitaire qui viennent secourir les migrants de la noyade. Et si les pudeurs administratives permettent parfois d’accueillir quelques dizaines de survivants dans un moment de sursaut national, elles n’empêchent pas de sous-traiter à la Libye les arrestations de migrants ; alors que le pays est en guerre et est largement critiqué pour ne pas respecter les droits humains en faisant preuve d’une sauvagerie avérée vis-à-vis des migrants qu’elle recueille. Elle vient même de leur livrer des bateaux pour «lutter contre l’émigration et le terrorisme», selon le Monde de ce jour. «Un pas de plus dans la coopération européenne avec la Libye pour renforcer le contrôle de sa frontière au prix de conditions de détention abjectes pour les migrants», selon Michael Neuman, directeur d’études chez MSF-Crash (centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires).

Par leur obstination, et malgré les obstacles mis en place par les Etats, les ONG en Méditerranée empêchent l’honneur de l’Europe de totalement faire naufrage. Pourtant, en dépit de ce travail courageux et sans relâche, nombreux sont ceux qui meurent en mer : l’année dernière, six personnes perdaient la vie chaque jour en tentant la traversée pour des bribes d’avenir.

Face à cette démission collective des Etats, les valeurs de l’Europe sont portées par les villes et les territoires. J’en ai fait moi-même l’expérience à Grande-Synthe, où nous avons organisé l’accueil de milliers de «chercheurs de refuge», et de manière digne pour apporter une réponse humaniste au drame des migrations forcées.

De plus en plus nombreuses sont les villes (2), et même les régions, qui nous rejoignent au sein de l’Association des villes et territoires accueillants que j’ai créée avec d’autres communes et que je préside, pour affirmer que l’accueil de ces quelques milliers de chercheurs de refuge est possible, et qu’elles sont mobilisées pour agir en ce sens.

Ce sont effectivement les villes qui organisent aussi l’accueil, sans céder aux discours des gouvernements qui, à les entendre, justifieraient qu’on laisse mourir des hommes et des femmes en mer. Elles incarnent la véritable Europe : un réseau d’humanité, bâti autour des valeurs communes de démocratie, de liberté et de dignité humaine. Elles démontrent que la politique européenne peut être autre chose qu’un ensemble de décisions qui nie l’humanité des migrants comme la nôtre, et qui les laisse mourir à nos frontières. Les circonstances nous imposent de bâtir un monde de coopération et une Europe accueillante. La mobilisation des villes, organisée entre elles ou non, médiatique ou pas, est salutaire.

Pourtant, une vraie politique européenne reste indispensable. L’Union doit prendre ses responsabilités, organiser les sauvetages et l’accueil ainsi que la solidarité entre les Etats. C’est à elle de bâtir une véritable politique d’accueil et d’humanité, fidèle aux valeurs qu’elle porte avant qu’elles ne coulent à jamais.

(1) Barcelone, Madrid, Saragosse, Valence, Naples, Palerme, Syracuse, Milan, Latina et Bologne.
(2) Lyon 1er, Grenoble, Saint-Denis, Ivry-sur-Seine, Montreuil, Nantes, La Seyne-sur-Mer, Malakoff, Briançon, région Centre-Val-de-Loire, Bègles, Schiltigheim…

TribunesVirginie Valière